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La machine M., Énigme G. (Pologne entre-deux-guerres, 1928), traduction par Stephane Chao

Kátia Bandeira de Mello-Gerlach

La sonnette tira l’imposteur Tom Castro de sa sieste de l’après-midi. Jessurum Pavio Fumega avait convenu avec lui de passer à l’appartement pour échanger des marchandises. Ils comptaient tous les deux sur une faveur du ciel, un coup de pouce de la fortune. Castro décolla son corps du canapé en velours marron, chaussa ses sandales aux lanières en cuir en forme de X et pesta contre son visiteur qui continuait d’appuyer sur la sonnette. L’œil magique renvoyait l’image en diorama d’une tête et un corps de femme. Jesurum, qui était toujours embarrassé lorsqu’il n’avait pas d’objets à troquer, tardait à arriver. Castro tourna la clé bien qu’il ignorât qui était la femme rapetissée par le judas.

« J’ouvre la porte? »

« Je suis Norma Lazareno », dit la femme en lui tendant le bras pour une poignée de mains protocolaire. « Vous êtes Tom Castro?  J’ai entendu parler de vous par une connaissance en commun, Borges. Je n’ai pas de temps à perdre, je suis sur le départ. Je suis lasse des télénovelas mexicaines. Je passe des journées entières à zapper, télécommande à la main. Un ami polonais m’a demandé de le rejoindre à Varsovie, il a besoin de mon aide. Il a été victime d’un écrasement des maxillaires et les médecins se préparent à la première greffe faciale de l’histoire de la Pologne. La seule chose qui m’empêche de prendre le vol de nuit en direction du Vieux Continent, c’est la Machine M.. Je dois la laisser à une personne fiable ».

Moi, Tom Castro, je suis un imposteur. Je vends des polices d’assurance à des vieux amnésiques, je monte des escroqueries eschatologiques pour m’approprier les maigres économies des veuves de militaires, j’échafaude des plans pyramidaux à quatre dimensions et le mot “fiable” me donne la chair de poule. Je me demande si Borges a dit à cette Madame Norma que je convoite la fortune de Lady Tischborne, que l’histoire de l’infamie universelle ne cessait de faire pleurer?  Mon comparse, Jesurum Pavio Fumega, vit dans des auberges étatiques. Il raconte que les femmes y arrivent enceintes et en sortent sans enfants et il affirme encore qu’on y mange de la chair humaine. Une diablesse de cuisinière est employée par l’État pour préparer les casse-croûtes qui empoisonnent les hôtes.

Les yeux de Norma Lazareno s’exorbitent, donnant l’impression qu’ils vont tomber sur la mosaïque du vestibule. Il y a des gens dont les globes oculaires sont des mondes à part entière, qui bougent indépendamment du reste du corps. Dans le cas de cette dame à la stature basse et au visage en forme de triangle, j’ai l’impression que les boules de billard qui lui servent d’yeux arriveront à Varsovie avant elle voire sans elle. Je suppose que derrière ces deux billes globuleuses, il y a une obscure conscience remplie de scènes de télénovelas dont elle aime à se plaindre. « Je n’ai jamais entendu parler de la Machine M., » dit Tom Castro à Norma Lazareno.

« Monsieur Castro, j’ai demandé au jeune de la conciergerie de l’apporter chez vous sur-le-champ, en même temps que les bombes. Ou plutôt, je vais vous le murmurer à l’oreille, baissez-vous : sans ces bombes, vous ne pourrez pas réaliser la décryptographie. » Norma Lazareno m’enveloppa de son haleine de vieille femme. Cette machine ne me sera d’aucune utilité, pensai-je. Et jusqu’à présent, j’ai eu raison.

La porte de l’ascenseur s’ouvrit et Joseph tira la machine à l’aide d’un drap bleu qui réduisait les frottements sous les quatre pieds triangulaires. José était présent lorsque Norma Lazareno arracha le drap de son propre lit pour l’aider à transporter l’objet et lui demander de pousser également les pompes électromécaniques. Le visage brûlé par les hyperboles solaires et les allumettes qu’elle avait la manie de consumer, le camarade Jesurum Pavio Fumega surgissait de derrière la Machine M., dans un coin de l’ascenseur, à l’angle des murs lambrissés d’acajou et éclairés par une ampoule vacillante.  Jesurum essayait pour la millième fois de demander à Tom Castro de lui parler de l’affaire Lady Tischborne. Il ne faisait pas la différence entre un noble imposteur et un pauvre diable comme lui. En voyant la Machine M. transférée dans le repaire de Tom Castro, Jesurum resta ébahi. Désireux de limiter les dégâts, Castro lui adressa une œillade et lui recommanda de se tenir tranquille. Les paroles bredouillantes de son comparse bègue pouvaient jouer en leur défaveur et convaincre Norma de remettre l’équipement à quelqu’un de plus fiable.

Occupé à tirer la Machine M., José ne voyait pas la marche en marbre à l’entrée, de sorte qu’il manqua de la faire tomber. Norma assistait à la manœuvre, son impatience était perceptible à ses gestes empressés et sa robe en crêpe qui frémissait entre ses jambes plus maigres que le reste de son corps, campées sur deux pieds de pointure cinq. Norma Lazareno posa ses petites mains sur ses hanches, elle voulait infliger une correction à José à l’aide de son corps tout entier. Tom Castro toucha son épaule gauche: « Calmez-vous Madame Norma, le garçon a trébuché, mais la machine n’a sûrement pas subi de dommage. » « Tom Castro, cette machine est l’Énigme G. créée en 1928 pendant l’entre-deux-guerres en vue d’une expérience psychiatrique . Ses rouages sont aussi sensibles que le cœur humain et au début les mathématiciens Lipinski, Kopineovski et Zygalski affirmèrent avoir vu du sang s’écouler dans la machinerie. »

Les télénovelas brésiliennes, turques, mexicaines et chinoises influencent fâcheusement les femmes comme Norma Lazareno. Je pense que l’État devrait intervenir, censurer, interdire. Quelle honte ! Une femme mure qui croyait qu’un joujou en bois et en métal faisait des hémorragies ! Comme si une machine pouvait avoir des viscères! Pourquoi diable mon magnétisme m’attire-t-il des imbéciles comme cette Norma, qui est là dans mon séjour, avec cette excroissance technologique ? Ou ce Jesurum, qui est connu pour avoir occupé les ruines d’un centre commercial où il promouvait des séances d’élévation spirituelle jusqu’à l’arrivée des derniers démolisseurs de l’immeuble ?  D’où vient cette force qui les conduit à se coller à moi comme les moules à un rocher? Avant de nous connaître, Jesurum avait défrayé la chronique dans les journaux pendant trois jours. Il fut invité à une émission tournée dans un auditorium, il faillit devenir une célébrité dans le monde réel, mais Jesurum avait oublié la date et préférait de toute façon chasser les boites de conserve luisant au soleil.

Norma Lazarote tira de sa poche deux liasses de billets enroulés avec un élastique. C’était des pesos mexicains. « Ils ne me seront d’aucune utilité en Pologne », dit-elle avec une voix précipitée, en accord avec ses globes oculaires et le reste de son corps nerveux. Je laissais un sourire se dessiner sur mes lèvres et le rictus remonta un peu plus du côté gauche, une ride de confiance se creusa sur mon visage. « Nous ne sommes pas au Mexique, Madame Norma Lanzarote ». « Je sais, je sais » rétorqua-t-elle. « J’aimerais vous laisser une certaine somme au cas où vous auriez besoin de faire réviser la Machine M., pour acheter du carburant, par exemple. » J’acceptai.
Fouillant dans une chemise en plastique à élastiques noires, que Norma Lazarote tenait jusqu’alors sous son bras, elle prit le manuel d’instruction en polonais, où figuraient les mots « Théorie Fantomatique de la Machine M.» griffonnés dans un coin. « Vous n’en avez peut-être jamais entendu parler, Monsieur Tom Castro. » Mon père participait au Congrès de l’Union Postale Universelle, où des spécialistes se réunissaient pour discuter de Machines, d’Énigmes, de Cryptographie et de bombes.  Il alla jusqu’à l’amener chez lui et à s’en servir tous les jours. Les fonctions varient selon les utilisateurs. Les rotors s’ajustent parfaitement, il suffit de les lubrifier. Des quatre côtés, vous voyez des boutons de permutation interne. On ouvre la partie supérieure, puis on enfonce la « Funkschluessel #3 » qui déclenche le mécanisme électrique.  Je n’ai jamais réussi à décrypter l’Énigme G. malgré mes efforts au fil des années qui s’accumulent derrière moi comme des fantômes.
La Machine M. était lourde et robuste.  Pour la regarder d’en haut, Tom Castro devait monter sur un escabeau. Jesurum et José étaient chargés d’en chercher un dans la cave de l’immeuble pendant qu’il terminait de parler à Norma Lazareno. Norma était réticente à partir. Elle avait le pressentiment que Tom Castro était doué d’ubiquité, capable d’être partout et de se reproduire et se multiplier sans scrupule. Cependant, Norma Lazarote était pressée par l’imminence du départ, elle avait décidé de sauter le pas, d’être la bonne samaritaine qui se tiendrait au chevet de son ami étranger. Sa mission en Pologne était importante. Son ami lui avait révélé l’existence d’une banque de visages destinés à être greffés, la surprise étant le premier degré de la beauté et de l’intérêt. Dans cette Pologne moderne, les organes n’appartenaient pas à leurs corps. Une campagne nationale incitait un nombre croissant de donneurs à se manifester. Dans ce royaume sans roi, l’existence de personnes aux visages beaux et ronds favorisait les demandes de greffes. Certains Polonais mouraient précocement parce qu’ils se voyaient attribuer d’autres cous que les leur en guise de piédestal. Ils se résignaient à être enterrés dans de faux cimetières dont les fosses se remplissaient de corps débonnaires et sans tête.
Pour mettre en marche la Machine M., Norma Lazareno demanda à Tom Castro d’enfoncer une clé « Funkschluessel #4 » dans l’interrupteur supplémentaire.  « Tourne bien la clé, en forçant! », cria Norma, sa voix entrant en compétition avec le grincement de l’engrenage. Tom Castro fut effrayé.  La Machine M. accéléra.  Une nuée gazeuse s’échappait des grilles de sortie et la pièce tour à tour vibrait et calait, marquant un temps mort bref et trompeur. Sous la houlette de Norma, Tom Castro nota que la Machine M. titubait lorsqu’on appuyait sur les boutons MOUVEMENT, PLAY et ÉCOUTE. Ensuite, d’autres modules entraient en jeu suscitant chez l’usager des sensations diverses.
Tom Castro pâlit. Norma Lazarote souligna que la Machine M. lui avait procuré ainsi qu’à sa famille, notamment son père, un vétéran de la Première Guerre Mondiale, des sensations comparables aux effets de la Musique. Voire au-delà de la musique et du corps comme s’ils avaient un livre entre les mains et perdaient la notion de présence corporelle. La Machine M. avait notamment la capacité de fractionner le sublime et le donner à tout usager capable de raffinement. Telle était la promesse de ses inventeurs mathématiciens.
D’après les descriptions de Norma, la Machine M. incarnait le septième ciel! Tom Castro était pour sa part un homme sceptique : en se réveillant, il entrait et sortait de la demeure des démons. Il conservait au plus profond de lui le souvenir des deux premières machines qu’il avait acquises : une montre et la chambre noire de Vermeer, cette dernière lui ayant permis de falsifier et revendre une centaine de tableaux, jusqu’au jour où il fut confondu par la police internationale et se vit signifier son emprisonnement. Quant à la montre, son grand-père le lui avait acheté alors qu’il avait dix-huit ans, dans une bijouterie traditionnelle de la ville. Il avait attaché à son poignet le nouvel organe, qui s’accouplait à son corps. Son bras portait une marque à l’endroit protégé du soleil. Avant de se rendre à la banque, le grand-père, accompagné de son petit-fils, flânait sur la place, oubliant qu’il était invalide. Muni de ses factures et d’une enveloppe froissée, le vieillard prit la queue devant le guichet vitré, derrière lequel officiait une fille tout-à-fait affriolante. Ensuite, le grand-père s’installa avec son petit-fils sur les deux sièges disposés devant le gérant, avec qui il s’entretenait avec animation, ses récépissés à la main. Ils parlaient intérêts, ajustements monétaires et investissements et bien entendu, ils se plaignaient des salaires payés avec retard par l’État.  Ils refusaient d’investir dans les épigrammes russes, faute de profits suffisants. Tom Castro, qui ne possédait alors pas de montre, observait les gestes du gérant et il sentait naître en lui une envie de dominer cet homme qui exerçait un ascendant sur son grand-père.  Il interagissait sans relâche avec les objets qui tombaient sous ses yeux autour de lui. Incommodé par les idées fixes de l’enfant, le gérant lui donna un bloc-notes à en-tête de la banque et un crayon taillé. Une fois la montre incorporée à Tom Castro, dont le nom était différent à l’époque, le temps commença à s’imposer. L’apparition de nouveaux délais le contraria. Contempler les amandiers de la place devint une action qui se comptait en secondes. Craignant que la montre s’arrêtât, ses doigts étaient mis à contribution avec fréquence. Les trois aiguilles le privaient de sa liberté et commençaient à lui faire faire des cauchemars.
« Tu m’entends, Tom Castro? », reprit Norma, jetant des étincelles. « Arrête de regarder ailleurs? S’il te plaît, tiens ce couvercle pour que l’on puisse y verser un peu d’huile. La machine n’est pas creuse. » Tom Castro passa la main sur son poignet, la montre offerte par le grand-père avait été mise en hypothèque, puis perdue, à la suite d’une affaire qui avait capoté. Qu’il mette la main sur le cœur. Sans ce geste, il ne pouvait pas comprendre la vie, ni la genèse de la plage de Laranjal. Désormais, il dépendait également pour ce faire du grand-père, d’un mot de passe et maintenant de la Machine M. posée devant lui, qui bredouillait, ébauchant vaguement un sens, et qui laissait échapper un liquide insipide et laiteux d’où sortiraient bientôt des vermines, un génie et des résidus roulerant sur le sol en linoléum.
Jesurum Pavio Fumega craqua une allumette à une distance dangereusement proche de la Machine M. Norma Lazarote le réprimanda.  « Ne fume en aucun cas à côté d’elle!  Cela entrave la ventilation interne. »  Jesurum voulait seulement utiliser la lumière de l’allumette pour s’éclairer et voir les commandes de la Machine M.. Tom Castro laissait les fenêtres ouvertes et les persiennes de l’appartement fermées. Sous la lumière crépusculaire, Jesurum observa les cadrans de contrôle à côté des boutons PEUR, COLÈRE et SURPRISE, ainsi que des boutons inférieurs MOUVEMENT, TOUCHER et ÉCOUTE. « Tom, tu n’aurais pas une bougie? L’allumette est trop courte, je me suis brûlé les doigts! » Jesurum Pavio Fumega était capable d’ignorer Norma Lazarote, contrairement à Tom Castro.  La femme appuyée sur ses poignets musculeux le contrariait.
« Tom Castro, je dois vous dire quelque chose d’autre avant de prendre congé. Avec les commandes situées dans ce coin de la Machine M., vous contrôlez le nombre d’épigrammes russes émis. Le concierge de l’immeuble a quelques notions d’ukrainien et il vous aidera peut-être à les lire. » À quoi servaient les épigrammes? Est-ce que, par hasard, on en tirerait un quelconque avantage financier? Norma récitait un épigramme de Anna Akhmatova et Tom Castro n’y voyait ni queue, ni tête. Énervé, il souhaitait que Norma coupe court. Jesurum et lui exploreraient la Machine M. et ensuite ils s’installeraient sur le sofa en velours marron pour feuilleter un livre écossais. Ce livre, où été insérée une page blanche fatale, était arrivé deux jours auparavant dans une enveloppe adressée au fils de Lady Tischborne et expédiée par Júlio C.. Quiconque feuilletait la page vierge succomberait, prévenait la préface. Tom Castro se gratta le bout du nez et remonta son jeans, il avait perdu huit kilos et il était toujours obèse, sa ceinture le serrait comme une corde. Ni Tom Castro, ni Jesurum n’avaient de femme.
Suivant les instructions de Norma Lazarote, dont les petites mains ne quittaient pas ses hanches, José enleva complètement le drap bleu de dessous la Machine et réclama un pourboire, la main tendue. Tom Castro se départit de quelques pesos mexicains et la femme sortit, boudeuse, en se plaignant que Mexico était loin d’ici. Préférant ignorer le camouflet, Norma Lazarote coiffa en arrière ses cheveux grisonnants et remit en place ses lunettes, qui glissaient sur son nez en forme de tête d’épingle. Elle haletait comme si sa tension artérielle était élevée. “Je crois que je vais maintenant quitter la Machine M., en vous laissant le soin de décrypter l’Énigme G.. Si vous voulez entrer en contact avec moi, l’adresse pour m’envoyer un télégramme figure à la dernière page du Manuel de l’Usager.” Tom Castro ne releva pas l’irritation de Norma Lazarote. Il avait perdu sa montre, mais il savait qu’il n’avait pas le temps de faire la queue à l’Agence Nationale du Courrier pleine de monde, le seul lieu qui acceptait d’envoyer des télégrammes.  Cette madame Norma Lazarote s’y connaissait en télénovelas, assurément, mais c’était tout : elle ne devait pas avoir lu l’admirable traité sur les files d’attente écrit par V. Sorokin.
Fatigué d’attendre, Jesurum s’installa dans un sofa pour feuilleter le livre écossais. Il lit la dédicace de Júlio C. à Tom Castro et il envia le charisme de son partenaire. En fin de compte, celui-ci recevait constamment des objets venus de provinces lointaines comme le Radjikistan, tandis que lui, Jesurum, circulait entre les poubelles dans un périmètre formé par un petit nombre de quartiers. Il soupira. Le destin est traître. Lorsqu’il vivait dans le centre commercial abandonné, il trônait sur les débris d’un parc d’attraction. Tom Castro le traiterait différemment s’il s’était drapé dans le manteau somptueux qu’il revêtait à l’époque.
Après le départ de Norma Lazarote, Tom Castro frappa violemment à la porte de sa cambuse plein de courants d’air. Campé devant Jesurum, il ordonna : « Lâche ce livre hombre! ».  « Nous allons voir à quoi sert cette Machine, sans témoins. » Jesurum obéit.  Les deux hommes passèrent alors leurs mains sur la surface rigide de la Machine M., sentirent ses arêtes, manipulèrent les boutons, observèrent les cadrans de contrôle et s’enhardirent à impulser les commandes. Ils s’abaissèrent pour examiner la plaque inférieure dont les pieds métalliques supportaient le poids de l’appareil. Ils cherchèrent l’interrupteur On/Off, entendirent un gémissement. « Il y a des êtres vivants là dedans », risqua Jesurum. « Ils veulent s’exprimer, mais nous ne les comprenons pas. Ils sont peut-être capables de palpiter, selon un code central. » Le bouton PEUR pressé en même temps que le bouton MOUVEMENT provoqua chez Tom Castro et Jesurum un besoin de fuite. C’est pourquoi ils coururent frénétiquement vers les fenêtres qui, fort heureusement pour leur vie, étaient fermées. Un saut dans le vide les aurait précipités contre un muret cinq étages plus bas. La Machine M. les mettait en danger. TOUCHER et COLÈRE provoquèrent des hématomes chez les deux hommes. STUPÉFACTION et ÉCOUTE suscitèrent une angoisse lancinante.
Devant la Machine M. continuellement allumée, Tom Castro et Jesurum étaient impuissants à élucider l’Énigme G., qui leur aurait permis de réfréner leurs impulsions. C’était comme à la guerre, où les soldats gagnent du terrain : il est impossible de juguler leur avancée à moins que les bombes ne les arrêtent. Norma Lazarote s’était expliquée sur les bombes,  les artifices électromécaniques opposés aux capacités cryptographiques de la Machine M.. Les feuilles de papier où figuraient les épigrammes russes jaillissaient d’une sortie latérale supérieure dilatée, et glissait sur le sol en linoléum recouvert d’un liquide laiteux.
« Tom, cette Machine M. aurait-elle avalé des dieux et non des gens? », suggérait Jesurum comme s’il raisonnait comme elle en dépit de son intelligence limitée. « Comme tu l’avais soupçonné, à l’intérieur réside peut-être l’incommensurable, le tout, au contraire des organismes vivants. » Tom Castro dodelina de la tête. Imposteurs et dieux se confondent et se trahissent les uns les autres. « Camarade, as-tu déjà vu un dieu? Tu sais, Jesurum, le voisin d’à côté? Il fornique avec la domestique pendant que sa femme agonise. Ensuite, la domestique vient ici pour me voir. Et tu me parles encore de dieu?”  Jesurum n’était pas d’accord avec Tom Castro, même s’il l’appelait “camarade” avec affection, et il décida de protester :  « Pour quelles raisons alors la Machine bouge de cette manière ? » « Eh bien, pour les mêmes raisons qui font que la domestique du voisin vient me voir, tu ne vois pas le rapport ? », rétorqua Tom Castro, irrité par cette dispute avec Jesurum.  « Nous nous emballons, Jesurum, il faut calmer le jeu.  Asseyons-nous un peu. »
Les deux hommes sont dorénavant affalés sur le sofa marron, telles deux taches. Leurs corps sont immobiles pour regarder la Machine M. émettre des épigrammes. Ou était-ce des billets infamants?  Tom Castro confessa à Jesurum que le gémissement de la Machine M. ressemblait à la voix de Lady Tischborne.   « Les femmes sont vindicatives, compañero », déclara Tom Castro après s’être tu l’espace d’un instant pour réfléchir. Ses aigreurs d’estomac le dérangeaient : ses expériences avaient affecté ses viscères. La Machine M. produisait sans relâche. Jesurum Pavio Fumega suggéra de brûler les feuilles de papier éparpillées parterre, mais Tom Castro lui dit d’attendre que la pile devienne plus volumineuse.
*
Norma Lazarote revint de Pologne un an après. Ajustant son visage greffé, l’ami étranger l’accompagnait, lorsqu’elle frappa à la porte de Tom Castro pour réclamer la restitution de la Machine M.. Personne ne réagit x coups de sonnette. On entendait le bruit que produisait l’émission continue d’épigrammes. Un liquide pâteux coulait sous la porte d’entrée de chez Tom Castro, charriant des bandes de papier pendant que le silence des hommes enflait.


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quinta-feira, 10 de março de 2016
L’abîme de l’art

L’abîme de l’art

Katia Gerlach appartient à la famille restreinte des écrivains pour qui l’essence de la littérature ne s’accomplit pas dans une imitation du monde dit “réel”, mais dans la sphère raréfiée du langage. Selon elle, le dire et la recherche inlassable de l’expression, sont aussi importantes, sinon davantage, que ce qui est dit : c’est l’aventure suprême, la traversée de l’abîme sur un fil de fer. Dans la mesure où l’auteure passe son temps à flirter avec l’absurde et rejette le réalisme, le lecteur cherchera en vain des histoires au sens traditionnel ou même la tessiture psychologique d’un personnage. De la même manière, il n’y a pas de chutes surprenantes, voire pas de chute du tout. Les scènes se succèdent comme dans un rêve ou un délire, comme à la manière des surréalistes. Le goût pour l’insolite et l’aberration transforme l’ensemble des récits en une espèce de Grand Guignol, qui met en scène des pantins désarticulés, caricatures qui nous font rire et réfléchir. Selon Kátia, la littérature est un jeu et un artifice assaisonnés avec un humour fin et une ironie dissimulée. Même lorsqu’elle critique les moeurs et les engouements de la société contemporaine, la manie de la chirurgie esthétique par exemple, elle ne le fait pas au moyen d’un discours logique, mais d’un récit décrivant une situation comique voire grotesque. Les flux de conscience se déploient par à-coups. Contraint de remplir lacunes et omissions volontaires, le lecteur se voit placé dans la situation éminemment inconfortable de co-écrivain. Les allusions littéraires inscrites en filigrane peuvent facilement échapper au lecteur peu attentif. Kátia a pris son temps, elle fait son entrée sur la scène littéraire avec un texte longuement mûri doué d’une voix propre. Refusant la facilité, elle mise sur la compétence du lecteur. Celui-ci peut accepter de voir le monde à travers le verre déformant qu’elle lui propose, ou il peut le refuser, mais en aucun cas, il ne pourra dire qu’il n’a pas été mis au défi.

Rubem Mauro Machado


Collisions Bestiales (Particul)ières

Traduction : Stéphane Chao

Depuis le boson de Higgs, les gens et les bêtes entrent en collision. Les histoires naissent entre deux grosses cuisses ensanglantées et maternelles.

Note épistolaire

Admirable J. Cortázar:

Je souffre de céphalées intermittentes et j’allume mes rêves au moyen d’une tête d’allumette. Le fluide de l’antalgique dernière génération inonde mon sang. Dans ces rêveries pleines de vices, je dialogue avec les maîtres universels et les morts historiques, parmi lesquels toi-même (si tu me permets ce tutoiement). Dans ce jeu de marelle, je prie Mada de m’aider à faire adhérer personnages et bêtes à leur rôle et de susciter l’engouement de quelques lecteurs.
J’écris un manifeste pour la résistance (ma langue se tient sur le piédestal de l’extinction). Exilé comme je le suis, à l’instar de l’admirable J. Cortázar qui l’a été à Paris, ou Bolaño, dans les campings espagnols en été, je ne fais que changer de ville. Ce continent qui est le tien, le sien, le mien continue à dériver en direction de futurs, que l’on aperçoit à travers un œil entrouvert comme la porte de Magritte.
Je mesure combien la mégalomanie est stupide (les séances chez le psy ne révèlent pas l’ampleur de mon ambitieuse imagination, ha!) et mon visage hargneux s’accorde avec le cadre général des choses.
Je suis un crétin, comme tout le monde sur cette planète qui sombrera dans l’obscurité dès que Dieu appuiera sur l’interrupteur de son doigt furibond.
Je vous embrasse,

Un Inconnu

Bête en tête

Les tours de la rue Cent, à un demi-métro de la place du Temps.

Dans la lunette bleue

Anuschka plante des graines en sachet dans un vase en argile rougeâtre et fragile, les mains caressent la terre, accomplissant un rituel printanier pendant un mois d’automne. Du balcon à la rue : quelques empans tortueux qu’on descend en cordée pouce après pouce. Les sourcils d’Anuschka se rapprochent sous l’effort intellectuel pour jauger les sensations que procurerait un saut vertical depuis le balcon suspendu. Les doigts d’Anuschka flagellent les racines, que ce soit des feuilles de persil et de chèvrefeuille ou des vestiges d’oxygène et de photosynthèse. La naine ne manifeste guère l’envie de sortir de l’appartement ou du périmètre des tours. Il lui faut semer les graines et attendre la floraison.
Depuis un point au-dessous, à travers une lunette bleue, nous voyons le corps rapetissé d’Anuschka sur un balcon entouré de grilles rouillées. Les rideaux voltigent comme s’ils n’appartenaient pas à cet appartement. Les objets accumulés dans les recoins du balcon oseront prendre leur envol si la girouette accélère. Les ordures se répandent au gré des micro-organismes qui recouvrent la patine et remplissent de détritus les camions matinaux. Les éboueurs courent avec leurs poubelles. Ils dansent ! De l’autre côté, Anuschka admire les mouvements désinhibés de ces corps libres et entiers accrochés au flanc du camion.
Anuschka fait frémir ses lèvres carmin. Bien nourrie, elle court dans les couloirs sales de l’appartement, et le verre de la lunette bleue ne rassasie plus les vautours. Frustrée, la naine piétine le sol en linoléum de la cuisine. Le petit patron était un radin dans le genre du père Goriot. Plus Juarez serrait son sceptre, plus Anuschka concevait du ressentiment à l’égard du nain perché, qu’elle servait docilement. Une cuisine en marbre, une illusion. Quant à leur degré d’intimité, sont-ils frères, amants ou bibelots du tsar? Personne ne le savait, hormis un directeur de cirque, le docteur Moskowitz. Juarez et Anuschka dialoguaient habituellement sur ce ton :
— Tu es une incapable Anuschka!
— Petit patron, ne t’énerve pas, c’est mauvais pour ton cœur. Je viens de râper des carottes pour ta salade de caillé, raisins secs et poulet.
— Je n’ai cure de tes attentions, petite poucette. Pour le cœur, j’ai mes aspirines. Ce que je te demande, c’est de ne pas perturber mon régime par un excès de carotènes, regarde comme les paumes de mes mains ont jauni.
— Les carottes étaient en promotion au marché ; elles avaient pleins de feuilles, que j’ai utilisées pour la soupe du dîner.
— C’est bien, Anuschka. Je reviens pour le dîner, après avoir fait les comptes de la journée. Ce malchanceux d’Ezéquiel ne s’avoue jamais vaincu. En voilà un autre qui me tape sur les nerfs, comme toi. Il fera peut-être sauter la banque le jour où le vent de la chance aura tourné, et il gagnera alors au jeu!
Pendant leur jeunesse, Juarez et Anuschka avaient échoué à entrer dans la compagnie de cirque et la déception les côtoyait comme une troisième personne à la chair molle et au sang coagulé. Juarez rendait naturellement sa compagne responsable des lettres de refus adressés par le puissant Moskowitz. Juarez se plaignait d’Anuschka par habitude. Son absence de lignage et son nez vulgaire avaient diminué de moitié leurs chances professionnelles, il n’y avait pas d’autres explications. Juarez trouvait que tout objet, en présence d’Anuschka, perdait de sa valeur, y compris lui-même. La carafe en cristal tchèque qui devenait fragile entre le pouce et l’index de la naine semblait dans ces mains être faite dans un verre vulgaire. Consciente du regard qui la scrutait, Anuschka déversait eau et larmes dans le verre du petit patron et retenait sa respiration pour être plus concentrée sur sa tâche. Malgré ses bras courts et raides, Anuschka s’étirait pour plaire au grincheux, humble comme un chien.